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Full text of "Sainte Catherine Labouré, 1806-1876"

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AGNES RICHOMME 







A VA N T - P RO P 0 S 




^ NE petite médaille ovale qui 
porte d’un côté la Sainte Vierge étendant les bras, de Vautre un 
dessin représentant un M surmonté d'une croix, deux cœurs 
au-dessous et des étoiles tout autour... 

Tu la connais sans doute? 

Il n'est guère d'enfant qui n'ait reçu, un jour ou l'autre, 
cette petite médaille, souvent attachée à un cordon bleu ou rose. 

On t'a dit : « C'est la médaille miraculeuse. Il faut la garder 
à ton cou toujours. Elle te protégera. » 

Peut-être, à ce moment-là, n'as-tu pas très bien compris ce 
que cela voulait dire? 

Eh bien, en lisant la belle vie de Sainte Catherine Labouré, 
tu vas maintenant comprendre tout à fait ce que signifie cette 
médaille et pourquoi elle est différente d'une autre. 

Et tu verras encore une fois — car beaucoup de vies ( en com- 
mençant par celle de Notre Dame ) nous donnent cette leçon — 
que pour être une sainte canonisée par l'Église, il n'est pas néces- 



saire du tout d'avoir fait dans sa vie des choses fantastiques , 
extraordinaires. 

Sainte Catherine a été d'abord une petite fille toute simple, 
qui vivait dans la ferme de ses parents sans que personne ne puisse 
se douter de ce qu'allait être sa destinée. 

Quand elle voulut, plus tard, devenir Fille de la Charité 
pour consacrer sa vie, comme Monsieur Vincent, à soulager les 
misères humaines, on ne la remarqua pas davantage parmi les 
autres jeunes filles qui se préparaient à la même tâche. 

Et pourtant le Seigneur l'avait remarquée. La Sainte Vierge 
aussi, puisqu'elle en fit sa confidente, celle à qui elle confia de 
lourds secrets, celle qu'elle chargea de cette mission tellement 
inattendue pour la pauvre fille si humble : faire faire une médaille 
et la répandre dans le monde. 

Je te le disais en commençant : cette médaille que tu portes 
sans doute, ou que tu vas désirer porter quand tu auras lu cette 
belle histoire vraie, on l'appelle « la médaille miraculeuse », tant 
elle a été l'occasion de vraies merveilles. Elle est connue dans le 
monde entier. On a en elle une confiance extraordinaire, et l'on 
a bien raison puisque la Sainte Vierge se sert de ce moyen pour 
nous obtenir toutes sortes de grâces. 

Mais beaucoup de personnes connaissent la médaille et la 
portent, sans savoir au juste pourquoi elle est de ce modèle-là et 
non d'un autre. C’est dommage, n'est-ce pas, d'ignorer des détails 
voulus par la Sainte Vierge elle-même ! 

C'est pourquoi j' ai voulu te raconter la vie de Sainte Cathe- 
rine Labouré, qui est en même temps l'histoire de la médaille 
miraculeuse. 

Et tu trouveras peut-être que la première grâce à demander 
par l'intermédiaire de cette sainte, c'est d'être toute ta vie comme 
elle, humble, fidèle à accomplir avec beaucoup d'amour toutes les 
menues tâches de la vie quotidienne, te préparant ainsi à bien 
remplir la mission que le Bon Dieu confie à chacun d'entre nous. 


Agnès R IC HO MME. 




1 « Les yeux de ma petite sœur sont si bleus, 

disait joyeusement ce matin-là une grande 
fille de onze ans, qu'on dirait un morceau de 
ciel ! » 

Cette grande fille s'appelait Marie-Louise 
Labouré. Elle avait déjà six petits frères. Aussi 
était-elle bien contente qu'enfîn, une petite sœur 
soit née. Ce jour de joie était celui du 2 mai 1806. 

Dès le lendemain, 3 mai, la cloche de Fain-les- 
Moutiers, un beau village bourguignon accroché 
à flanc de coteau, carillonnait pour le baptême. 


2 La petite fille aux yeux si bleus Fut 
nommée Catherine. On lui donnait ainsi 
comme patronne une grande sainte bien connue, 
sans se douter qu'un jour elle-même serait 
déclarée sainte à son tour et que des petits 
enfants recevraient son nom à leur baptême : 
sainte Catherine Labouré. 

Elle a de bons parents, la petite Catherine. 

Son père est cultivateur et possède un beau 
domaine où il travaille avec amour pour faire 
vivre sa grande famille. 



3 Sa maman, qui était institutrice avant son 
mariage, a reçu une éducation soignée. 

Mais elle a surtout un cœur plein de bonté, et 

ses enfants l'aiment beaucoup. 

Elle aussi, elle est très heureuse d'avoir une 

deuxième petite fille, après tant de garçons. Elle 

en aura encore une autre deux ans après, Marie- 

Antoinette qu'on appellera Tonine, et un dernier 

petit garçon, Auguste, qui naquit très délicat et 
resta malade toute sa vie. 


4 Une si nombreuse famille et tous les travaux 
d'une grande ferme fatiguèrent tant M" 3 * * * * * * 10 La- 
bouré que bientôt sa santé s'altéra. Elle se don- 
nait tant de mal pour bien élever ses enfants! 
Elle leur communiqua sa foi profonde et son 
grand amour de Dieu. Elle fit de ses filles d'ex- 
cellentes ménagères, habituées à maintenir 
l'ordre et la propreté qui font les maisons heu- 
reuses et agréables. Et tout en les formant ainsi, 
elle leur ouvrait le cœur et l'esprit par de belles 
histoires. 







5 II n'y avait pas d'école pour les filles à Fain- 
les-Moutiers. Il fallait aller jusqu'à Moutiers- 
Saint-Jean, dans la plaine, et c’était trop loin 
pour les petites jambes. D'ailleurs, à cette 
époque, on se préoccupait moins d'instruire les 
enfants. La maman de Catherine essayait bien 
de lui apprendre elle-même ses lettres, mais il 
y avait tant d'ouvrage à la maison qu'elle ne 
pouvait jamais y consacrer le temps nécessaire. 
Et à mesure que les mois et les années passaient, 
M mt Labouré devenait de plus en plus souffrante. 



6 Catherine n'avait encore que neuf ans 
lorsque cette chère maman mourut. On 
imagine quel coup terrible ce fut pour toute la 
famille. Une maison sans maman! Catherine le 
ressentit plus que les autres. D'une nature silen- 
cieuse, elle ne se trouvait bien qu'avec sa mère 
et s'était habituée à trouver près d'elle toutes ses 
joies enfantines. Aussi, quel vide maintenant! 
Le père est un rude paysan à qui il n'est pas 
question de se confier. 

Il y a bien, depuis plusieurs années déjà, une 
personne dévouée qui aidait M mo Labouré. 



7 Mais ce n'est pas la maman! Que faire? 

Et voilà que la petite fille devine... 

Se croyant seule, elle grimpe sur une chaise, 
se hausse sur la pointe des pieds, atteint enfin 
la statue de la Sainte Vierge qui, sur un meuble, 
domine. Elle la serre dans ses bras, l'appuie 
contre son cœur dans un grand élan d’affection 
qui bouleverse la servante arrêtée au seuil de la 
porte et regardant cette scène. Catherine deman- 
dait à Notre-Dame de lui tenir lieu de maman. 
Et Notre-Dame exaucera merveilleusement sa 
prière. 


8 En attendant, M. Labouré confie ses deux 
plus jeunes filles à leur tante qui habitait un 
autre village, Saint-Rémy. Voici donc Catherine 
et Tonine quittant leur maison, pour trouver chez 
la bonne M mi ' Jeanrot quatre petites cousines qui 
les accueillirent fort bien. Bien plus tard, ces 
cousines purent déclarer qu’elles gardaient un 
merveilleux souvenir de la gentillesse de Cathe- 
rine. 

Là encore, la grande fille ne fut pas envoyée à 
l’école, on ne sait trop pourquoi. Peut-être parce 
que Notre-Dame voulait montrer, comme elle le 
fera encore en choisissant à Lourdes Bernadette 
Soubirous, qu'elle ne s’arrête pas au degré 
d'instruction ! 










9 Puisque Catherine (pas plus que Berna- 
dette) ne sont coupables de leur ignorance, 
cela ne sera pas un obstacle à la Sainte Vierge. 

Après deux années passées à Saint-Rémy, 
M. Labouré jugea ses filles assez grandes pour 
les reprendre avec lui à la ferme. Catherine avait 
onze ans passés. Elle était bien bâtie, intelli- 
gente et surtout très travailleuse. D'une nature 
silencieuse, aimant l'ordre et la propreté, elle ne 
craignait pas sa peine et désirait de tout son 
cœur contenter son père. 


10 Aussi celui-ci lui faisant confiance, laissa 
partir son aînée Marie-Louise qui depuis 
longtemps désirait entrer chez les Filles de la 
Charité. 

Catherine, sentant pourtant bien la lourde 
tâche qui lui incombait, dit bravement en dési- 
gnant sa petite sœur Tonine : « A nous deux, 
nous pouvons très bien faire marcher la maison. » 

Et elle le prouva. 

Pendant des années, elle va ainsi tenir le rôle 
de la maman dans cette grande ferme où il y a 
tant à faire. 


11 Ménage, cuisine, raccommodage à l'inté- 
rieur, sans oublier de s’occuper de Tonine 
de deux ans plus jeune qu'elle. 

Soin de la basse-cour, ordre à tenir partout, 
repas à porter aux ouvriers qui travaillent dans 
les champs. Elle aime particulièrement son 
colombier, qui contenait de sept à huit cents 
pigeons. Ceux-ci la connaissent bien et se posent 
familièrement sur ses bras, sur ses épaules, 
sur sa tête, tandis que d’autres volettent autour 
d'elle, lui faisant une auréole de plumes, à la 
grande joie de Tonine. 


12 Mais en même temps que toutes ces tâches 
familiales auxquelles elle se donne vaillam- 
ment, Catherine poursuit un autre but. Elle pré- 
pare sa première communion. Pour cela, elle va 
au catéchisme à Moutiers-Saint-Jean et devient 
chaque jour plus désireuse de recevoir enfin 
Jésus-Hostie. 

Tout en elle est attiré par le Seigneur, et 
tandis que ses sabots pressés claquent en 
mesure sur la route, son cœur les devance et 
atteint déjà le clocher qui scintille là-bas, dans 
la plaine. 







13 Enfin le grand jour arrive pour la silencieuse 
fillette. Nous ne savons pas ce qui se passa 
dans son âme car elle n’en dit rien à personne. 
Ses compagnes ont pourtant remarqué son 
profond recueillement et Tonine se souviendra 
toujours que sa sœur avait l'air de n'être plus 
sur la terre. Elle ne pouvait détacher son regard 
du Tabernacle. Il semblait que rien n’existait 
autour d'elle. Certainement Jésus donna ce 
jour-là des grâces toutes spéciales à cette 
enfant que sa Mère avait déjà choisie comme 
confidente. 


14 Tonine en a bientôt une autre preuve quand 
Catherine lui annonce tranquillement qu'elle 
ira désormais à la messe plusieurs fois par 
semaine. La petite est étonnée : Moutiers-Saint- 
Jean est à plus de trois kilomètres, et la journée 
commence tôt à la ferme. Elle le dit à sa grande 
sœur qui confirme son intention, ajoutant que 
puisque la messe est à 5 h. 30 le travail n'en 
souffrira pas. 

Et Catherine fait ce qu’elle a dit : on peut se 
la représenter partant avant 5 heures, à jeun, 
que le temps soit beau ou maussade. 


15 Des témoins ont dit que son attitude au 
Saint-Sacrifice était «celle d'un ange» 
tant elle était immobile et recueillie. Mais après 
son action de grâces, « l'ange » retrouvait ses 
jambes alertes pour remonter le coteau, dans la 
douce clarté du matin, portant en elle Celui qui 
allait toute la journée l'aider à remplir ses tâches 
ménagères : en rentrant, elle va voir le petit 
Auguste presque toujours alité; elle s'occupe 
des poules, des pigeons, pense au repas de 
midi et s'affaire au ménage. Mais Jésus fait tout 
cela avec elle. Elle ne le quitte pas. 


16 L’été, elle s'en va un peu avant midi, lour- 
dement chargée du panier de provisions 
qu'elle porte aux moissonneurs. La cloche de 
l'Angélus tinte au loin : elle s'arrête pour saluer 
avec l'Ange sa chère Maman du ciel ; elle l'aime 
tant ! 

Puis on déjeune à la ferme, avec Tonine et 
Auguste quand il est debout. A peine la vais- 
selle finie, il faut de nouveau nourrir la basse- 
cour, chercher les œufs, veiller aux lapins. Et 
c'est quatre heures. Catherine a bien gagné un 
petit temps libre. 







17 E mmenant souvent Tonine qui ne quitte 
guère son aînée, elle va faire une visite au 
Seigneur dans sa vieille église de Fain. La famille 
Labouré y a sa chapelle, celle de la Sainte Vierge. 
Catherine s'y agenouille et prie. 

Toute droite, sans aucun appui, elle reste là 
longtemps, absorbée dans une muette contem- 
plation. Trop longtemps peut-être pour la pétu- 
lante Tonine qui se fatigue vite de cette immo- 
bilité et se demande comment sa grande sœur 
peut rester ainsi sans bouger. 


18 Au retour de l'église le travail reprenait. 

On préparait le souper; on faisait les 
besognes du soir. Et l'heure de la veillée était 
celle du raccommodage, tandis que le papa 
lisait son journal. 

La messe du dimanche était, comme toujours 
à la campagne, un événement familial, et M. La- 
bouré, qui fut plusieurs années Maire de Fain, 
est fier de ses deux grandes filles solides et qui 
portent bien la toilette. Bien des regards sym- 
pathiques accueillaient le groupe familial. 



19 Et plusieurs mamans se disaient sans doute 
que Catherine, dans quelques années, 
ferait une excellente femme pour leur garçon. 

Mais Jésus attirait de plus en plus à Lui 
la silencieuse adolescente. Un matin, revenant 
de la messe du bourg — c'était un vendredi — 
elle refusa de manger et déclara tout net à 
Tonine effarée : « Maintenant, je jeûnerai deux 
fois la semaine. » 

Cette fois, la petite trouve que sa sœur exa- 
gère; elle craint pour la santé de Catherine, 
essaye de la convaincre de renoncer à ce projet. 


20 — Laisse-moi tranquille! répond simple- 

ment l'aînée. Et elle fait comme elle a 
dit. 

Au bout de peu de temps, Tonine s'affole, 
craint de la voir tomber malade : 

— Si tu continues, lui dit-elle, je le dirai au 
père. 

— Eh bien, vas-y ! 

C'est tout ce qu'a répondu Catherine. 

Et Tonine, la mort dans l'âme à la pensée de 
dénoncer son aînée, va trouver son père pour 
lui raconter cette chose aussi étonnante qu'in- 
quiétante. 





21 M. Labouré est un bon chrétien. Il a déjà 
donné au Bon Dieu sa fille Marie-Louise 
qui est religieuse. Mais il n’aime pas ce qui 
lui paraît une extravagance : une fille de 15 ans 
qui veut jeûner! il le dit tout net à Catherine 
qui se tient devant lui, bouche cousue. 

On ne sait ce que fut exactement cet entre- 
tien. Sans doute le père ne fit-il pas une défense 
formelle à sa fille, car elle continua de jeûner, 
le vendredi et le samedi. Et Tonine, la voyant 
en bonne santé, se tranquillisa. 


22 Catherine lui avait dit un jour, peu de 
temps après sa première communion 
« Moi aussi, je serai religieuse, comme Marie- 
Louise », et la petite y repensait souvent, en 
parlait quelquefois à son aînée qui n'avait pas 
changé d'avis. 

— Quand tu seras assez forte pour mener 
la maison toute seule, je m'en irai. 

Et comme Tonine demandait : « Où iras-tu? » 
Catherine ne répondait pas. Elle était sûre 
que Dieu l'appelait, mais elle ne savait pas où. 



23 Elle avait environ dix-neuf ans quand une 
famille du pays vint la demander en mariage. 

M. Labouré fut flatté de cette demande. 
Catherine était d'ailleurs une jeune fille solide, 
aimable sans être « causante ». Et ses grands 
yeux bleus si doux donnaient un certain charme 
à son visage. Si on lui trouvait l'air un peu 
lointain, par contre, on connaissait toutes ses 
qualités de. bonne ménagère en même temps 
que la droiture et la délicatesse de son cœur. 



24 Mais Catherine, sans un mot de trop, 
répondit simplement qu'elle ne voulait 
pas se marier. Le père n'insista pas. 

Il n'en fut pas de même de Tonine qui désirait 
savoir; elle questionna Catherine : 

— Je te l'ai dit, Tonine : je ne me marierai 
jamais. Je me suis fiancée à Notre Seigneur. 

— Tu ne changes pas d'avis alors depuis 
tes douze ans ? 

— Non, je ne change pas. 

Et ce fut tout. 









25 A quelque temps de là, Catherine eut un 
rêve étonnant : 

Elle se voyait à l'église de Fain, à sa place 
habituelle. Un prêtre âgé était à l’autel, et célé- 
brait la messe. Un prêtre qu'elle ne connaissait 
pas et qui avait un visage grave et bon. Ce 
prêtre, quand il se retournait, la regardait avec 
insistance ; avant de rentrer à la sacristie, il 
lui fît signe de venir. Catherine prit peur et 
quitta l'église. 

Ce jour-là (toujours dans son rêve) elle va 
voir une malade avant de rentrer chez elle. 


26 Le vieux prêtre est là encore et lui parle : 
« Ma fille, c'est bien de soigner les 
malades. Tu me fuis maintenant, mais un jour 
tu viendras à moi. Dieu a des desseins sur toi, 
ne l'oublie pas ! » 

Catherine s'éveille alors tout heureuse sans 
savoir pourquoi ; elle se demande ce que signi- 
fie ce curieux rêve. 

Elle ne trouve pas d’explication. Mais, par 
contre, l'appel de Jésus se fait plus pressant 
en- elle à mesure que le temps passe. Elle va 
avoir vingt-deux ans. 



27 Tonine est maintenant une maîiresse de 
maison accomplie qui saura veiller à 
tout. 

Catherine décide donc de parler à son père. 
Celui-ci se met en colère, gronde, et finalement 
refuse. Il ne veut pas perdre sa grande fille. 
Il aurait volontiers consenti à un mariage qui 
l'eûtfixééau pays, mais la voir partirau couvent ! 
Non. C'est assez de Marie-Louise. 

La pauvre fille a beaucoup de chagrin. Et 
l'atmosphère familiale change, devient lourde 
à respirer. 


28 Le père ne dit plus mot, mécontent au fond 
d'avoir peiné sa fille à qui il n'a rien à repro- 
cher. 

Tonine souffre de la souffrance de son aînée 
et n'ose rien lui dire. Celle-ci continue avec 
ponctualité tout son travail, essayant de ne pas 
trop laisser voir sa douleur intérieure. 

M. Labouré cherche à sortir de cette situation 
pénible, il pense que sa grande fille a besoin 
peut-être de voir un peu autre chose. 






29 Justement, un de ses fils, Charles, est 
établi restaurateur à Paris. « Voilà, se dit 
un peu maladroitement ce père en peine, qui 
pourrait changer les idées de ma fille. » 

Il décide donc de l'envoyer à Paris, où elle 
aidera au restaurant pendant quelque temps. 

On ne demandait pas alors aux enfants, 
même à vingt-deux ans, si les décisions de 
leurs parents leur convenaient. Catherine n'eut 
donc pas à discuter, mais simplement à obéir, 
une fois la chose conclue avec Charles. 


30 On devine aisément son chagrin. Certes, 
elle avait fait dès longtemps à Dieu le 
sacrifice de sa maison, de ses plus chères affec- 
tions, de son village et de son église. Mais 
c'était pour le servir Lui seul, en entrant au 
couvent. 

Et voilà qu'elle devait effectivement quitter 
tout cela... mais pour devenir servante de res- 
taurant dans une ville bruyante, au milieu du 
tapage d'une salie enfumée, des rires et des 
plaisanteries de la clientèle de ce restaurant! 



31 Aussi quand arrive octobre et le moment 
du départ, Catherine est déjà toute changée 
et amaigrie. Elle s'est dominée tant qu'elle a pu, 
mais sa souffrance est si visible que Tonine, 
bouleversée, lui dit en pleurant : « Si tu partais 
pour être heureuse, au couvent, je n'aurais 
pas autant de peine! » 

La pauvre fille ne part pas pour être heureuse, 
en effet! Rien ne pouvait lui être plus pénible 
que la vie qu'elle va mener à Paris. 


32 Dans la diligence qui l’emporte, elle 
s'efforce en vain de retrouver la maîtrise 
d'elle-mème. Elle prie intensément le Seigneur 
de l'aider dans cette tâche si nouvelle et si dure. 
Tout son cceurse tend vers celui de Notre-Dame 
de qui elle implore l'aide maternelle. 

C'est brisée de fatigue et de chagrin qu'elle 
arriva enfin au but de son voyage : une salle 
basse peu aérée, prolongée par une sombre 
petite cuisine, où elle allait, pendant des heures, 
servir la clientèle de son frère Charles. 




33 Où sont ses champs? Où est l'air vif de 
son coteau? Ici l'air est vicié, tout plein 
de relents de cuisine et de tabac. Où est surtout 
son cher silence? Dans cette salle trop petite, 
le bruit est démesuré, celui du service comme 
celui des conversations, des gros rires et des 
plaisanteries qu'on lui lance au passage. 

Malgré tout son courage, la pauvre Catherine, 
qui a tenu bon toute la journée, s'effondre 
lorsqu'elle se retrouve seule dans sa misérable 
petite chambre sous le toit. 



34 La tête dans ses mains. elle se prend à 
dire : « Je ne pourrai plus, je ne pourrai 
plus... » 

Une ardente prière, un regard de foi vers le 
crucifix lui rendent cependant son courage. 
Et le lendemain, pâlie un peu plus mais vaillante 
quand même, elle descend à l'heure fixée pour 
reprendre son -service, qu'elle accomplit d'ail- 
leurs à la perfection. 

Son frère Charles est très content d'elle, 
mais il voit bien que cette vie ne lui convient 
pas. 



35 C'est un homme de cœur qui ne peut voir 
souffrir ainsi sa petite sœur. Mais com- 
ment faire? Le père est sévère; il a voulu cela; 
acceptera-t-il une autre combinaison? 

Charles fait des projets, consulte l'aîné Hubert, 
un brillant officier dont la femme tient, à Châtil- 
lon-sur-Seine, une institution de jeunes filles. 
Catherine serait tellement mieux là que dans 
le restaurant parisien! Les mois passent tandis 
qu'on échange des lettres entre Paris, Fain et 
Châtillon. 


36 II y a près d'un an que Catherine est ser- 
vante de restaurant, lorsque sa belle-sœur, 
M nu ' Hubert Labouré, obtient enfin du père 
l’autorisation de la prendre chez elle. Sœur 
Marie-Louise, la sœur aînée, également consul- 
tée en cette occasion, a vivement conseillé 
la chose. Elle écrit à sa cadette : « Je désire 
que tu passes quelque temps à Châtillon comme 
te l'a proposé notre chère belle-sœur. T u appren- 
drais à parler français mieux qu'on ne fait dans 
notre village; tu t'appliquerais à l'écriture, 
au calcul, et surtout à la piété, à la ferveur et 
à l'amour des pauvres. » 











V I 



37 Voilà d onc Catherine, sortie de son village 
pour aller servir dans un restaurant d'ou- 
vriers, qui maintenant va se trouver dans un 
milieu tout à fait autre ! 

Au pensionnat de M me Labouré venaient en 
effet les jeunes filles de la meilleure société 
bourguignonne, et l'on y enseignait surtout 
« les bonnes manières », ce qui consistait en 
des petits riens bien inutiles et que nous trou- 
verions aujourd'hui un peu ridicules : tenir un 
éventail d'une 1 certaine façon, offrir un bonbon 
avec telle « grâce », faire la révérence, etc. 


38 Le « maître à danser » fut sans doute 
fort étonné de cette nouvelle élève de 
vingt-quatre ans, raide et gauche, qui ne sem- 
blait pouvoir guère profiter de ses leçons! 

Quant aux jeunes filles, on peut penser 
comment elles accueillirent « la nouvelle ». 
Elles ne virent en elle qu'une paysanne sans 
instruction et mal dégrossie, dont on pouvait 
se moquer à loisir puisqu'elle ne répondait 
rien et paraissait insensible aux petites méchan- 
cetés. 



39 Insensible ! Elle ne l'était pourtant pas. 

Elle souffrait sans doute plus que d'autres 
qui auraient su se défendre. Et si proche de 
Dieu qu'elle était, les affronts qu'elle subit 
à Châti lion lui furent très durs. Pas plus d’ail- 
leurs à Fain qu'à Paris elle n'en avait connu 
jusqu'alors. 

Sa belle-sœur s'aperçut vite de la situation. 
Elle évita dès lors de la mêler aux grandes 
élèves et lui fit donner quelques leçons parti- 
culières. Catherine apprit donc à lire et à écrire 
à Châtillon. 



40 Mais elle avait bien du temps libre. Et dès 
qu'elle sut qu'il y avait dans la ville une 
maison des Filles de la Charité, elle désira s'y 
rendre. Elle se souvenait avec émotion de 
Moutiers-Saint-Jean où elle avait connu de si 
bons moments. 

Arrivée à l'Hospice de la Charité de Châtil- 
lon, elle demanda la Supérieure. On la fait 
entrer au parloir. Une grande surprise l'attendait 
là : au mur est un portrait, le portrait d'un prêtre 
âgé, qui semble la fixer d'un regard étrangement 
vivant et souriant. 



41 Catherine le reconnaît sans hésitation : 
c’est ce prêtre qui lui est apparu en rêve 
il y a quelques années, et qui lui faisait signe 
de venir. 

On devine l'émotion de la jeune fille qui 
demande vivement : 

— Quel est ce prêtre? 

— Mais c'est notre Père Saint Vincent! 
Catherine se tait, mais une grande lumière 

se fait en elle. La paix et la joie inondent son 
âme. Elle est sûre maintenant que Dieu la veut 
Fille de la Charité. 



42 Désormais, elle passera plus d'heures à 
l’Hospice de la Charité qu'au « pensionnat 
des jeunes Demoiselles ». 

Bien qu'elle soit toujours aussi peu commu- 
nicative, elle est comprise par Soeur Séjole 
qui la prend en affection et l'emmène dans ses 
visites aux pauvres. 

Monsieur le Curé, qui reçoit la confidence 
de son rêve et de ses désirs, lui confirme que 
Dieu l'appelle à être Fille de Saint Vincent. 

Soeur Séjole décide la Supérieure à l'admettre 
comme postulante. 



43 Mais il reste papa Labouré! Dans ce 
cas encore, c'est M me Hubert Labouré 
qui plaide éloquemment la cause. D'ailleurs, 
depuis si longtemps qu'elle est partie, M. Labou- 
ré s’est habitué peu à peu à l'absence de sa 
fille. Il finit donc par dire, bougon : « Qu'elle 
fasse ce qu'elle voudra! » 

Il faut dire aussi que la chère Tonine s'était 
multipliée et avait, par affection pour sa soeur, 
convaincu le père que celle-ci n'était pas indis- 
pensable. 


44 La bonne M 11 "' Labouré fournit, la dot et 
le trousseau, le père ayant refusé de don- 
ner quoi que ce soit. Et c'est ainsi que le 22 jan- 
vier 1830, accompagnée par cette chère belle- 
sœur, Catherine se présentait à l'Hospice de la 
Charité de Châtillon où on la recevait comme 
postulante. 

Ce postulat se fait dans une des maisons des 
Filles de la Charité. La jeune fille est encore 
appelée « Mademoiselle » et vêtue de ses habits 
civils. Mais elle suit tout le règlement des Filles 
de la Charité. On confie Catherine à Sœur 
Séjole qui doit la former. 






45 Catherine est profondément heureuse. 

d’une joie calme, qui ne se voit pas au 
dehors, mais qui lui fait accomplir avec amour 
et vaillance toutes les actions de ses journées : 
elle se lève à quatre heures, va aux pauvres 
avec Sœur Séjole, s'occupe de l'ouvroir, fait 
les ménages. 

Et aussi, elle continue d'apprendre à lire et 
écrire dans les quelques moments laissés libres 
par une vie si remplie. 

Les trois mois de son postulat passèrent 
vite. 



46 Elle apparaissait comme une jeune fille 
ponctuelle et dévouée, fidèle en tous points 
à la règle. Mais seule la Sœur Séjole, qui l'avait 
devinée dès le premier jour, se doutait un 
peu de ce que cachaient d'ardeur et d’élan 
vers Dieu ce visage tranquille, ces splendides 
yeux bleus si doux, toute cette attitude de 
réserve qui déroutait un peu les autres. 

Par moments, et sans se l'expliquer, Sœur 
Séjole se sentait prise de respect pour la pos- 
tulante qui lui avait été confiée par le Seigneur. 



47 Elle eut un peu de peine en la voyant, 48 « Heureuse et contente d'être arrivée pour 

son postulat terminé, partir pour Paris. ce grand jour de fête, il me semblait que 

La jeune fille fut confiée à une Sœur âgée je ne tenais plus à la terre », écrivait-elle à son 

qui allait finir ses jours à la Maison-Mère. confesseur. 

La voilà donc de nouveau à Paris, notre chère La voilà maintenant novice, et vêtue comme 

Catherine! Mais combien différente est cette ses compagnes d'une jupe et d'un corsage 

arrivée! Cette fois elle est heureuse, car elle noirs, avec un châle de toile blanche et une 

est sûre de répondre à l'appel du Seigneur coiffe blanche dont les deux pans retombent 

en entrant au Séminaire des Filles de la Charité. en arrière. Ainsi sont encore habillées les 

Et c'est justement, dans quelques jours, la novices actuelles, qu'on peut voir rue du Bac 

solennité de la translation des reliques de lorsqu’on va prier dans la belle chapelle de la 

Saint Vincent. Maison-Mère. 







49 Comme à Châtillon, elle suivra avec une 
grande fidélité tous les exercices du règle- 
ment. Pendant huit mois, elle mènera cette vie 
de retraite qu'est celle du noviciat, toute partagée 
entre la prière et le travail à l'intérieur du Sémi- 
naire. 

On ne la remarque en rien, si ce n'est peut- 
être, comme le faisaient déjà les paroissiens 
de Fain, par son attitude de recueillement extra- 
ordinaire devant le Tabernacle. « On aurait cru 
qu'elle voyait Notre Seigneur », a-t-on dit de 
Sœur Catherine. 

Eh bien ! c'était exact. 


50 Dès ces premiers mois de sa vie religieuse, 
le Bon Dieu la favorisa de grâces excep- 
tionnelles. Il se montra plusieurs fois à elle 
au Saint Sacrement de l'Eucharistie; et aussi 
vêtu d'ornements royaux en une autre circons- 
tance. 

« Le jour de la Sainte Trinité, écrit-elle, Notre 
Seigneur m'apparut comme un Roi avec la croix 
sur la poitrine... » Puis la vision change : « Il 
m’a semblé que Notre Seigneur était dépouillé 
de tous ses ornements... » — « C'est là que j'ai 
eu la pensée que le roi de la terre serait perdu 
et dépouillé de ses habits royaux. » 



51 Sœur Catherine prophétisait sans le savoir. 

Dieu, par cette vision, lui montrait à l'avance 
ce qui allait arriver bientôt en France. 

Une autre fois, Catherine voit le Cœur de 
Saint Vincent de Paul lui apparaître sous dif- 
férents aspects : « blanc couleur de chair, 
ce qui annonçait la paix...; rouge feu, ce qui 
doit allumer la charité dans le cœur...; rouge 
noir, ce qui me mettait la tristesse dans le 
cœur... je ne sais ni pourquoi ni comment cette 
tristesse se portait sur le changement de gou- 
vernement ». 


52 Sœur Catherine raconte à son confesseur, 
M. Aladel, ces grâces exception-nelles. 
Le prêtre est tout étonné et se montre méfiant. 
La jeune novice n’apparaît pas du tout comme 
quelqu'un susceptible de visions. Il lui dit de 
ne plus penser à tout cela et de ne pas s'y 
arrêter du tout. 

Elle s’y efforce, mais les faveurs du ciel conti- 
nuent pour cette humble paysanne : « Toutes 
les fois que je revenais de Saint-Lazare, j'avais 
tant de peine. Il me semblait retrouver, à la 
Communauté, Saint Vincent ou au moins son 
cœur qui m'apparaissait toutes les fois... » 








53 Personne à la rue du Bac ne se doute de 
ce qu'est en réalité la Sœur Labouré. 
On dira seulement d'elle : « Elle a de la piété ». 
On remarque aussi l'attention avec laquelle 
elle récite le chapelet, et toujours cette attitude 
de recueillement extraordinaire lorsqu’elle est 
à la chapelle. 

Mais de là à penser que cette jeune Sœur 
un peu « campagnarde » et sans instruction 
voit constamment Notre Seigneur et Saint 
Vincent! Non, vraiment, cela ferait plutôt sou- 
rire si on l’entendait dire... 


54 II n'est d'ailleurs pas question qu'on 
le sache. M. Aladel vient de lui déclarer : 
« Ma fille, je vous prie de laisser de côté toutes 
ces imaginations. Ce sont des tentations de 
l'orgueil. Appliquez-vous seulement aux devoirs 
de votre Séminaire. » 

Elle s'y applique, la chère petite Sœur, et 
nulle n'y est plus fidèle qu'elle. C'est bien la 
marque que le Bon Dieu la conduit. Devant 
cette attitude de son directeur, elle se contente 
de prier davantage et de tout accomplir mieux 
encore, faisant confiance au Seigneur pour le 
reste. 


55 Et les jours coulent un à un dans la paix 
du Séminaire. 

Souvent, dans son cœur, Sœur Labouré qui 
voit Notre Seigneur et Saint Vincent, éprouve 
comme une tristesse de n'avoir pas encore vu 
la Sainte Vierge, celle-là même qu'à 9 ans elle 
prenait pour maman. 

Nous voici au 18 juillet 1830. La Mère Marthe 
a parié de la Sainte Vierge aux jeunes Sœurs 
du Séminaire. Sœur Catherine se sent le cœur 
tout chaud. Jamais elle n’a autant désiré voir 
Marie. 


56 « Je me suis couchée, écrira-t-elle plus 

tard, avec cette pensée que cette nuit 
même je verrais ma bonne Mère. Il y avait si 
longtemps que je désirais la voir. » 

On se représente aisément Catherine, l’âme 
pleine d'un ardent désir, se couchant rapidement 
comme on doit le faire, mais avec cette unique 
pensée dans l’esprit. 

« Enfin je me suis endormie. » Comme une 
enfant confiante qu'elle est, elle s’endort sur 
son désir, le murmurant sans doute encore dans 
le secret de son cœur. 






57 C'est maintenant le grand silence au dortoir, 
silence animé seulement par les respirations 
régulières des dormeuses. Il est onze heures 
et demie du soir. 

Catherine soudain s'éveille en sursaut. Elle 
s'est entendue appeler par deux fois : 

— Ma Sœur Labouré! Ma Sœur Labouré! 

Elle se dresse, ouvre vivement le rideau à 
carreaux, blancs et bleus de son alcôve et aper- 
çoit un petit enfant de 4 à 5 ans, habillé de blanc, 
qui lui dit aussitôt : 


58 — Venez à la chapelle. La Sainte Vierge 

vous attend. 

Catherine craint de réveiller tout le dortoir. 
Elle hésite. Peut-elle faire ce que l’enfant 
demande? Mais celui-ci comprend son incer- 
titude et la rassure : 

— Soyez tranquille. Il est onze heures et demie, 
tout le monde dort bien. Venez, je vous attends. 

Sœur Labouré alors n'hésite plus. Elle s’ha- 
bille en hâte pour suivre l'enfant. Celui-ci se 
met à sa gauche. Et les voilà cheminant tous 
deux à travers le dortoir et l’escalier qui mène 
à la chapelle. 



59 Partout les lumières étaient allumées, 
et la porte de la chapelle s'ouvrit « à peine 
que l'enfant l'eût touchée du bout du doigt ». 

La chapelle brille de « tous les cierges et 
flambeaux allumés »... « comme pour la messe 
de minuit », précisera Catherine. Mais dans 
toute cette lumière, elle se rend compte que la 
Sainte Vierge n'est pas là. 

L'enfant la conduit alors jusque dans le sanc- 
tuaire à côté du fauteuil qu'occupait le prêtre 
pendant les offices. Elle s'agenouille, tandis 
que l'enfant reste debout. 


60 Elle « trouve le temps long » et craint 
encore qu'on ne la surprenne là en pleine 
nuit. Que dirait-on? Enfin l'enfant lui annonce 
la céleste visiteuse : « Voici la Sainte Vierge, 
la voici. » Elle entend alors « comme le frou- 
frou d'une robe de soie » et voit une grande dame 
qui, après s'être prosternée devant le Taber- 
nacle, vient s'asseoir dans le fauteuil. 

Catherine est interdite. Elle se demande si 
cette dame est vraiment la Sainte Vierge. 






61 L'enfant alors lui parle pour la rassurer, 
et il le fait comme l'aurait fait le plus fort 
des hommes, et « avec des paroles très fortes, 
qui n'étaient plus d'un enfant». 

« Alors, dit la Sœur, regardant la Sainte 
Vierge, je n'ai fait qu'un saut auprès d'elle, 
à genoux sur les marches de l’autel, les mains 
appuyées sur les genoux de la Sainte Vierge. » 
Les mains sur les genoux de la Sainte Vierge ! 



62 II fallait la pureté, la naïve tendresse et la 
simplicité de Catherine pour trouver un 
pareil geste! Elle voit Notre-Dame, et la seule 
attitude que lui dicte son amour est celle-ci : 
les mains sur les genoux de la Mère de Dieu, 
comme une enfant ferait vraiment avec sa 
maman. 

Rien qu’à ce geste, on comprend un peu à 
quel point elle l'aimait, et on remercie Notre- 
Dame d'avoir choisi entre tant d'autres l’humble 
et sainte petite Catherine Labouré. 



63 Catherine la silencieuse ne peut s'empê- 
cher d'ajouter : « Là il s'est passé un mo- 
ment le plus doux de ma vie. Il me serait impos- 
sible de dire tout ce que j'ai éprouvé. » 

Comme on la comprend ! Ce contact établi si 
étroitement entre la Vierge et son enfant privi- 
légiée ne peut évidemment se raconter. 

« J'y suis restée je ne sais combien de temps », 
ajoute la sainte qui n'avait plus conscience des 
minutes. 


64 E nseignez-nous, chère petite sainte, cette 

humble et audacieuse confiance envers 
notre bonne Mère du Ciel, et obtenez-nous de 
connaître un peu de cette douceur que vous 
avez éprouvée à ses genoux. 

Maintenant la Sainte Vierge parle à Sœur 
Labouré. Elle lui dit que le Bon Dieu veut la 
charger d'une mission qui lui causera bien de 
la peine; elle connaîtra bien des choses cachées 
ou à venir; elle devra tout dire à M. Aladel ; 
elle sera cependant contredite. 









66 « Mais venez au pied de cet autel : là les 

grâces seront répandues sur toutes les 
personnes qui les demanderont, les grands et 
les petits. » 

Voilà une déclaration importante, et qui 
explique le flot de pèlerins qui sans cesse se 
renouvelle dans cette chapelle où la Sainte 
Vierge a fait une si merveilleuse promesse. 
Promesse toujours tenue. Grâces étonnantes 
accordées à tous ceux qui les demandent avec 
foi. Grâces éclatantes, grâces cachées, qui en 
dira le nombre et l’importance! 


65 II faudra pourtant qu’elle dise tout, à 
mesure, même si on ne la croit pas. 

Notre-Dame continuait : « Les temps sont 
très mauvais. Des malheurs vont fondre sur 
la France. Le trône sera renversé. Le monde 
entier sera renversé par des malheurs de toutes 
sortes. » 

Et Catherine note que « la Sainte Vierge 
avait l'air très peiné en disant cela ». 

Un appel à la prière et à la confiance suit 
immédiatement ces tristes annonces : 


67 La Sainte Vierge dit encore beaucoup de 
choses à Catherine, en particulier son affec- 
tion pour cette Communauté des Filles de la 
Charité et son désir qu'on y observe la règle 
avec plus de fidélité, car après la Révolution qui 
avait dispersé toutes les Sœurs, il y avait eu for- 
cément de la désorganisation. Elle donna 
des conseils précis S cet égard et assura les 
deux branches de la famille de Saint Vincent 
(les Pères et les Sœurs) de sa protection spé- 
ciale dans les dangers futurs. 

« Il y aura des victimes dans d'autres Commu- 
nautés » (la Sainte Vierge avait des larmes 
dans les yeux en disant cela). 


68 « Dans le clergé de Paris il y aura des 

victimes. Monseigneur l'Archevêque mour- 
ra. » (A ces mots, ses larmes coulèrent de 
nouveau.) 

« Mon enfant, la croix sera méprisée, on la 
jettera par terre, on ouvrira de nouveau le côté 
de Notre Seigneur, les rues seront pleines de 
sang, le monde entier sera dans la tristesse. » 
(Ici la Sainte Vierge ne pouvait plus parler, 
la douleur était peinte sur son visage.) Et comme 
Sœur Catherine se demandait : « Quand cela 
arrivera-t-il? » elle comprit que ce serait dans 
quarante ans. 







69 Ce qui frappe le plus dans cet entretien 
de la Sainte Vierge, c'est la bonté mater- 
nelle qu'elle témoigne à ses pauvres enfants 
de la terre. 

Comment n'être pas bouleversé de recon- 
naissance et d'amour en voyant notre bonne 
Maman s'émouvoir ainsi de nos malheurs, 
pleurer sur les victimes des méchancetés 
humaines, et avoir le cœur si déchiré qu'elle 
« ne pouvait plus parler ». Nous connaissons 
bien cette impuissance à nous exprimer quand 
nous avons trop de chagrin. Mais penser que 
la Sainte Vierge a ressenti cela à notre égard! 


70 Comment pouvons-nous encore la consi- 
dérer comme un personnage lointain et 
peu accessible? 

Avec la foi et la simplicité de la petite Sœur 
Catherine, il faut obéir à tout ce qu'elle désire, 
nous appliquer à mieux accomplir notre devoir 
d’état, prier pour tous ceux qui souffrent, et 
aller souvent, si nous le pouvons, au pied de 
cet autel, où elle est venue elle-même, lui deman- 
der pour nous et pour d'autres les grâces qu'elle 
a promises. 



71 II y a déjà longtemps qu'en cétte nuit 
du 18 au 19 juillet 1830, se prolonge cet 
entretien avec la Sainte Vierge. 

Sœur Catherine se rend compte enfin que 
quelque chose s'éteint, et qu'une ombre s'éloi- 
gne dans la direction d'où est venue la dame. 
Elle se relève, et elle voit l'enfant qui est resté 
à l'endroit où elle l'avait laissé. 

« Elle est partie », lui dit-il. 

Et par le même chemin qu'à l'aller, l’enfant 
raccompagne la jeune Sœur au dortoir. 



72 Catherine pense alors que cet enfant est 
son Ange Gardien car elle l'a beaucoup 
prié pour obtenir cette faveur de voir la Sainte 
Vierge. 

La voilà maintenant revenue à son lit. Elle 
entend alors sonner l'heure : il est deux heures 
du matin. 

Et la sainte ajoute naïvement pour terminer 
ce merveilleux récit : 

« Je ne me suis point rendormie. » On s'en 
serait douté; elle a dû passer le reste de sa 
nuit à dire merci. 





73 S'est-elle inquiétée de cette « mission » 
extraordinaire dont Dieu, par sa Mère, 
voulait la charger? 

Elle en fut sans doute surprise, et se demanda 
comment son confesseur prendrait la chose. 
Ce ne fut sans doute pas sans trembler qu'elle 
déclara à M. Aladel avoir vu la Sainte Vierge. 
Celui-ci en effet la reçut assez mal. Mais Marie 
l'avait priée de « tout dire », aussi, quoi qu’il 
lui en coûte et de si mauvaise grâce que son 
message fût reçu, la pauvre Sœur s'obligea 
à tout raconter dans le détail. 


74 Le prêtre l'écouta avec un peu d'impa- 
tience, se demandant ce qu'il fallait penser 
de cette histoire. Mais il n'attendit pas long- 
temps pour avoir une preuve de la sincérité de 
Catherine. 

La fin de ce mois de juillet fut marquée par 
les journées d'émeutes que l'on connaît. Plu- 
sieurs événements se réalisèrent exactement 
comme la jeune Sœur les avait annoncés d'après 
Notre-Dame. Certains détails très significatifs 
firent penser à M. Aladel que cette jeune fille 
avait sans doute réellement vu la Sainte Vierge. 


75 Des groupes d'émeutiers vinrent jusqu'aux 
portes de la Maison de Saint-Lazare avec 
l'intention de la piller. Ils n'y entrèrent même 
pas. Même la croix qui dominait la porte d'entrée 
des Pères fut respectée, alors qu'une bande 
était venue tout exprès pour la démolir. 

Notre-Dame, dans ces jours sombres, pro- 
tégeait visiblement les deux Communautés 
qu'elle aimait spécialement. 

Et Catherine prie plus intensément que jamais 
au pied de cet autel où la Sainte Vierge a promis 
des grâces. 


76 Elle prie pour la France à nouveau blessée, 
pour sa Communauté, pour son confes- 
seur qui ne la croit guère, pour les siens, pour 
elle aussi. 

La Sainte Vierge lui avait défendu de parler 
à personne d'autre qu’à M. Aladel de tout ce 
qui lui arrivait de surnaturel. Elle obéit, mais 
ce dut être dur parfois. Quand le prêtre semblait 
douter de ses dires, elle aurait peut-être aimé 
pouvoir se confier à l'une de ses Mères du 
Séminaire... 

Impossible... il lui faut garder le silence, et 
souffrir toute seule. 






77 Toute seule... non, car plus que jamais 
elle se sentait aimée par sa bonne Mère 
du Ciel. Plus que jamais elle s’en remettait à 
elle pour tout. Et quelque chose lui disait inté- 
rieurement qu'elle la reverrait. 

En attendant, elle était toujours aussi peu 
remarquée parmi ses compagnes du Sémi- 
naire. Avec elles, elle allait au ménage, à la 
lessive, au réfectoire, à la chapelle, et elle mettait 
le plus d'amour possible dans toutes les actions 
de ses journées. 



78 Elle vivait, elle l’a dit elle-même, « dans 
l'espoir de la revoir ». 

Et nous voici à la fin de l'automne 1830, le 
27 novembre. Sœur Labouré est à la chapelle 
avec les Sœurs pour l'oraison du soir. Après 
la lecture du premier point, c’est le silence. 
Alors, dit Catherine, « il m’a semblé entendre du 
bruit... comme le frou-frou d'une robe de soie; 
ayant regardé de ce côté, j’ai aperçu la Sainte 
Vierge à la hauteur du tableau de Saint Joseph ». 

La Sainte Vierge, pendant cette seconde 
apparition, va rester debout entre ciel et terre. 



79 Elle est habillée d’une robe de soie « blanc 
aurore », porte un long voile blanc qui 
descend jusqu'au bas de la robe. Sous le voile, 
on voit ses cheveux en bandeaux. 

Ses pieds sont posés sur une sphère dont 
Catherine ne voit que la moitié. 

Dans ses mains qu'elle tient à la hauteur de 
la poitrine, est un autre globe plus petit. 

Ses yeux sont levés vers le Ciel. Sa figure 
est « de toute beauté », tellement belle que la 
jeune Sœur « ne pourrait la dépeindre ». 


80 On se représente Catherine, ravie par le 
spectacle. 

Mais voici qu'elle aperçoit aux doigts de la 
Sainte Vierge « des anneaux revêtus de pierre- 
ries plus belles les unes que les autres... qui 
jetaient des rayons... » 

Le petit globe disparaît, les mains de Marie 
s'ouvrent et s'abaissent, les rayons partant 
des bagues s’élargissent et remplissent « tout 
le bas ». « Je ne voyais plus ses pieds », dira 
Sœur Catherine qui est en extase devant la 
splendide vision. 

Les yeux de la Sainte Vierge s'abaissent alors 
sur elle et la regardent longuement. 





81 Une voix intérieure lui explique le sens de 
la vision. Le globe représente « le monde 
entier — particulièrement la France — et chaque 
personne en particulier »; l’éclat des rayons 
est le symbole des grâces que Marie répand 
sur ceux qui les lui demandent. 

Sœur Catherine comprit encore « combien 
il était agréable de prier la Sainte Vierge et 
combien elle était généreuse envers les per- 
sonnes qui la prient, que de grâces elle accor- 
dait aux personnes qui les lui demandent et 
quelle joie elle éprouve en les accordant ». 


82 Beaucoup plus tard, à la fin de sa vie, Sœur 
Labouré dira que les lèvres de la Sainte 
Vierge remuaient tandis qu'elle tenait le globe 
de la terre. Et quand on lui demandera ce qu’elle 
disait, la sainte répondra : « Je n'entendais 
pas, mais je comprenais qu'elle priait pour le 
monde entier. » 

La vision se modifie à nouveau. Il se forme 
tout autour un ovale qui la transforme en un 
tableau au haut duquel se détache en lettres 
d'or l’invocation : « O Marie conçue sans péché, 
priez pour nous qui avons recours à vous. » 



83 C’est l'image d'une médaille — de cette 
fameuse médaille universellement connue 
maintenant — que Catherine a sous les yeux. 

Maintenant le tableau semble se retourner 
et présente le revers de la médaille : le mono- 
gramme de Marie, l'M surmonté d’une croix 
et les deux Cœurs, celui de Jésus couronné 
d’épines, celui de Marie percé du glaive. Douze 
étoiles formant l'ovale entourent le tout. 

La petite Sœur contemple le spectacle lors- 
qu'il lui est dit : 


84 « Faites frapper une médaille sur ce modèle. 

Toutes les personnes qui la porteront 
recevront de grandes grâces, en la portant au 
cou ; les grâces seront abondantes pour tous 
ceux qui la porteront avec confiance. » 

Et la vision disparaît. 

Voici donc la mission annoncée la nuit de la 
première visite de Notre-Dame. 

Catherine l'a bien compris. Dès le lendemain, 
craintive, mais décidée, elle s'en va trouver 
M. Aladel pour lui en faire part. 



85 On la voit, tremblante, devant le prêtre 
qui, comme d'habitude, se montre assez 
brusque envers elle, persuadé qu'il a affaire 
à une imagination exaltée. La pauvre Sœur 
lui raconte pourtant tout par le détail — puisque 
la Sainte Vierge le lui a dit — et insiste sur 
l'ordre reçu quant à la médaille. 

Le bon prêtre ne lui donne pas un mot d'espoir 
à ce sujet. Il lui renouvelle au contraire son 
précédent conseil d'oublier tout cela qui n'est 
sûrement que pure imagination. 


86 Oublier la radieuse vision! Elle ne le 
pouvait pas et ne vivait que dans la pensée 
qu'elle la reverrait encore. 

Elle en était tellement occupée intérieure- 
ment que cela lui donnait parfois l'air absent. 
On l'en taquinait un peu. Un jour qu'au réfec- 
toire elle restait immobile et perdue dans sa 
contemplation devant son assiette pleine : 
« Allons, allons, ma Sœur Labouré, sortez de 
votre extase! » lui dit une des Sœurs Directrices 
du Séminaire. 

Peu de temps après en effet, la Sainte Vierge 
apparut pour la troisième fois à la chère petite 
Sœur, toujours à la chapelle. 



87 C'était une confirmation de la précédente 
apparition : Marie offrant le globe de la 
terre, les pieds posés sur un autre globe, et 
toujours les rayons partant des bagues qu’elle 
porte à ses doigts. 

Comme Catherine remarque que de certaines 
pierreries il ne semble pas sortir de rayons, 
il lui est dit : « Ces pierreries d'où il ne sort 
rien, ce sont les grâces que l'on oublie de me 
demander. » 

Quelle leçon nous donne là notre Maman 
du Ciel ! Déjà son Fils nous a dit dans l’évangile : 
« Demandez et vous recevrez. » 


88 De même, pour qu'Elle nous obtienne des 
grâces, il faut que nous les lui demandions. 
Quel dommage si nous oublions ! Tous ces beaux 
joyaux tout prêts à répandre leurs rayons, et 
qui sont ternes parce qu'on a oublié de prier 
Notre-Dame ! 

Sœur Catherine raconte fidèlement cette 
nouvelle visite de la Sainte Vierge à M. A/adel, 
qui ne la reçoit pas mieux que les autres fois! 

La fin de son Séminaire approche cependant. 
Bientôt elle prendra officiellement l'Habit des 
Filles de la Charité. 






89 Quelle joie ce dut être pour elle quand elle 
reçut cet Habit! Le rêve de ses douze ans 
se réalisait : elle appartenait tout à fait au Sei- 
gneur pour Le servir dans ses pauvres. 

M. Aladel était assez surpris que la jeune 
Sœur n'ait rien raconté à personne qu'à lui. 
Bien d'autres à sa place auraient parlé à leurs 
compagnes, ou du moins aux Directrices du 
Séminaire. Cette discrétion lui faisait bonne 
impression. Il savait aussi que Sœur Labouré 
avait été favorablement jugée par ses Directrices 
du Séminaire. 


90 Sans être une Sœur qu'on remarquait, 
on n'avait rien à lui reprocher. On notait 
entre autres : bon caractère; a de la piété; 
travaille à la vertu. 

Dès sa prise d'Habit, on lui donne un poste 
bien humble, qui convient à son manque d’ins- 
truction : elle aidera à la cuisine à l'Asile de 
vieillards de la rue de Picpus à Paris. 

Elle quitte donc ce Séminaire où elle a été 
heureuse, cette place au dortoir où son Ange 
Gardien est venu la chercher une nuit, et surtout 
cette chapelle où elle a reçu des grâces si excep- 
tionnelles. 



91 Elle y reviendra en visite, bien sûr. Mais 
tout de même, ce dut être ce jour-là un 
arrachement de tout son être. D'autant qu'elle 
n'a pas rempli sa « mission ». M. Aladel ne 
veut toujours rien entendre, la médaille n'est 
pas faite. 

N’importe, confiante en Ceux qui sont sa 
raison de vivre : Jésus et Marie, elle s'en va, 
calme et joyeuse, où l’obéissance l'envoie. 
Paisible, elle arrive dans cette grande maison 
« de Reuilly » où elle passera toute sa vie. C'est 
le 5 février 1831 . 


92 L'Hospice abrite une cinquantaine de 
vieillards. C'est dire qu'il ne manquait 
pas de travail à la cuisine. Sœur Labouré s'y 
donne de tout son cœur. Sans jamais s'accorder 
un instant de répit elle épluche, récure, porte 
les chaudrons, surveille la soupe, entretient le 
feu. 

Plus tard elle aura à s'occuper des vieillards 
eux-mêmes, et le fera avec un dévouement 
vraiment maternel. Aucun ne manquera jamais 
de rien. 






93 Elle leur donnera tous les soins et leur 
rendra tous les services, même les moins 
agréables, avec son bon sourire. 

Propre toujours comme sa chère maman 
lui a appris à l'être dès sa petite enfance, elle 
ne supportera jamais, ni sur elle ni pour eux, 
le moindre accroc ou la plus petite tache. Et 
quel mal cela lui donnait avec ces chers vieux 
peu soignés et rendus malhabiles par leur âge 
et leurs infirmités ! Elle voulait que tout brille 
à l’Asile. 


94 Et on l'a vue bien souvent, même quand 
elle souffrit de sciatique et d'asthme, 
cirer le plancher à deux genoux par terre sans 
compter avec sa fatigue. 

Une triste nouvelle lui parvient un jour : 
là-bas , à Fain, son cher père vient de mourir. 
Elle en eut un très grand chagrin, qui se voyait 
sur sa figure bien qu'elle ne dît rien. 

Mais pendant que Sœur Labouré, inconnue 
de tous, besognait à l'Asile, que devenait sa 
mission ? 



95 A vrai dire, M. Aladel avait commencé 
d'y croire, et sans rien dire à sa pénitente, 
il cherchait à réaliser la demande de la Sainte 
Vierge. Il hésitait encore un peu, lorsqu'il eut 
l'occasion d'aller voir l'Archevêque de Paris. 
Il en parla donc à Monseigneur de Quélen. 
Celui-ci se montra tout de suite favorable à la 
frappe de la médaille, et en demanda une pour 
lui. 

Cela rassura le bon M. Aladel qui craignait 
toujours de donner dans un piège tendu par 
le démon. 


96 Il commanda donc des médailles à un gra- 
veur parisien. Et il ébruita le récit des 
Apparitions de la rue du Bac, sans nommer 
la Sœur. 

L'enthousiasme fut grand à la Communauté, 
on s'en doute. Bientôt la ferveur redoubla comme 
l'avait désiré la Vierge Immaculée, le Séminaire 
devint trop petit pour contenir toutes les jeunes 
filles qui demandaient à y être reçues. 

Et en 1832 — il y aura bientôt deux ans que la 
Sainte Vierge l'a demandée — la médaille 
paraît enfin. 









Jy 

/ 

/MA 

:î 



• 


97 Cette médaille, nous la connaissons tous 
maintenant. Elle a été répandue à des 
millions d'exemplaires et continue toujours de 
se répandre et d'accomplir des merveilles. 

Pour la première fois, M. Aladel en commanda 
20.000 au graveur. Et dès la première livraison, 
le Pape Grégoire XVI en mit une au pied de 
son crucifix, tandis que l'Archevêque de Paris 
recevait avec joie celle qu'il avait demandée. 

Quelle dut être l'émotion de Soeur Labouré 
en voyant enfin cette médaille! 


98 Elle la reçut elle-même en même temps 
que ses Sœurs. Et il fallait qu'elle eût 
une bien grande force d'âme pour ne rien laisser 
voir de ses sentiments à cet instant. 

Avec respect — et quel amour aussi! — 
elle la baisa longuement avant de la passer à 
son cou. Et personne autour d'elle ne se douta 
que cette Sœur toute simple était justement celle 
à qui l’on devait la médaille. 

Mais la Sainte Vierge dut faire comprendre 
à la petite Sœur qu’elle était bien contente 
d'elle. 



99 Et cela lui suffisait. Comme on la comprend 
et comme on voudrait qu'elle nous obtienne 
son humilité, sa simplicité, mais surtout son 
ardent amour pour Notre-Dame! 

A Reuilly, on voit encore une statue de !a 
Vierge, que Sœur Catherine saluait d'un Ave 
chaque fois qu'elle passait devant. Marie était 
vraiment sa Mère, de qui elle attendait tout et à 
qui elle se confiait pour tout. Car il ne faudrait 
pas croire que la vie lui était si facile. 


100 Par suite de son ignorance et aussi de 
son attitude si effacée, la pauvre Sœur 
avait à essuyer bien des affronts. On la croit 
peu intelligente, tout juste bonne pour de gros 
travaux. On n’a rien vu du trésor caché dans cette 
silencieuse. 

On a tout de même remarqué que dans les 
moments difficiles, elle était tout dévouement 
et toute force d’âme. C'est ainsi qu’un incendie 
s'étant déclaré dans la maison voisine du couvent, 
la Sœur Catherine se montra à la hauteur des 
circonstances, calma les Sœurs affolées et évita 
ainsi les accidents qu'aurait pu causer la 
panique. 





101 Elle affi rme d'ailleurs , avec une netteté 102 Pourtant on comprend les désirs de 

qui surprend tout le monde, que la Commu- l'Autorité, car la médaille est devenue, 

nauté ne sera pas atteinte par le feu. Et c'est en deux ou trois ans, la « médaille miraculeuse ». 

exact. Dès ces premières années elle accomplit des 

M. Aladel, de plus en plus convaincu mainte- prodiges; de plusieurs pays du monde, parvient 

nant de la sainteté de la petite Sœur, a parlé rue du Bac le récit de guérisons et autres mira- 

d’elle (sans la nommer) à ses Supérieurs et clés qui lui sont attribués. Des commissions 

aussi à l'Archevêque de Paris. Ce dernier vou- d'enquête se réunissent pour examiner ces 

drait la voir et l'interroger lui-même. Plusieurs faits prodigieux. 

fois, le prêtre rapporte cette demande à Cathe- Et dire que personne, sinon son confesseur, 

rine. « La Sainte Vierge m'a dit de ne parler ne connaît la confidente de l'immaculée, la 

qu'à vous », répond toujours l'humble fille. messagère d'une telle merveille! 



103 Dans sa Communauté, elle est traitée 
comme la dernière. On dit facilement 
« la Sœur du poulailler » car elle a accepté 
volontiers le soin de la basse-cour en plus de 
ses autres tâches. Sans doute se rappelle-t-elle 
les années de son enfance à Fain, lorsqu'elle 
était auréolée de ses pigeons? 

Elle se plaît dans ces tâches obscures et 
matérielles, qui lui permettent de rester plus 
unie à Notre Seigneur et à la Sainte Vierge. 
C’est tout son désir et le but de tous ses efforts. 


104 Lorsqu'elle reçoit une rebuffade, lors- 
qu'on lui fait sentir un peu de mépris, 
lorsqu'on va même jusqu'à la traiter de sotte, 
Sœur Labouré sent vivement l’affront. Car elle 
est bien loin d'être sotte. Elle doit faire un 
effort terrible pour se dominer et ne pas répon- 
dre. Elle rougit violemment, serre les lèvres 
très fort pour ne pas laisser sortir une réplique, 
et jette intérieurement un regard vers Notre- 
Dame pour obtenir son aide. C'est fini. Sœur 
Catherine a acquis un mérite de plus. Peut-être 
a-t-elle, ce jour-là, sauvé une âme. 





105 Dans le silence de l'oraison, la Sainte 
Vierge continuait de la guider comme 
une Maman, et aussi de lui confier ses désirs. 
C'est ainsi qu'elle l'a chargée d'une commission 
particulière pour M. Aladel. Elle la lui transmit 
en ces termes : 

« La Sainte Vierge veut de vous une mission 
de plus. Vous en serez le fondateur et le direc- 
teur. C'est une confrérie d'Enfants de Marie où 
la Sainte Vierge accordera beaucoup de grâces... 
Le Mois de Marie se fera avec grande pompe et 
sera général... » 


106 Et comme cela ne se fait pas assez vite, 
Catherine revient à la charge, disant au 
prêtre : « ... Je suis pressée, tourmentée à ce 
sujet. La Sainte Vierge est mécontente... » 
C'est ainsi que naquirent les Associations 
d'Enfants de Marie Immaculée, sur un désir 
précis de Notre-Dame. Rien d'étonnant alors 
qu'elles se soient si magnifiquement dévelop- 
pées. Quelle jeune fille chrétienne ne serait 
attirée par cette consécration plus spéciale à 
la Vierge Immaculée, dans une association vou- 
lue par Elle ! 



107 Etre Enfant de Marie Immaculée, c'est 
non seulement s'assurer l'aide spéciale 
de la Sainte Vierge dans cette vie terrestre qui 
est un combat perpétuel — c'est non seulement 
chercher à reproduire en nous quelque chose 
de sa pureté, de sa vaillance, de sa charité envers 
Dieu et nos frères les humains — mais c'est aussi 
accomplir son désir nettement exprimé, et c'est 
donc, finalement, lui faire plaisir. 

Faire plaisir à la Sainte Vierge! 


108 C'est ce que s'efforçait de faire Catherine 
à toutes les heures de ses journées. Et 
c'est ce qui la rendait bonne envers tous. 

Les vieillards dont elle s'occupait n'étaient 
pas toujours commodes, on s'en doute. L'âge 
rend souvent grognon et ils se plaignaient 
facilement de tout et de rien. 

Pourtant, quand ce fut ma Sœur Labouré qui 
en fut chargée, on n'entendit plus guère de 
revendications. Elle était pour eux comme 
une mère. 






109 A leur jour de sortie, il arrivait que l'un 
ou l'autre rentrât ivre le soir. Bien dou- 
cement, sans rien dire, elle le conduisait à son 
lit et le laissait tranquille. Le lendemain seule- 
ment, elle lui montrait combien c'est dégradant 
pour un homme de boire plus que de raison. 
Et, réellement fâché contre lui-même d'avoir 
peiné la chère Soeur si bonne, il promettait de 
ne plus recommencer. 

Elle s'ingéniait pour qu'ils soient toujours 
bien nourris et ne manquent de rien. 


110 Une Soeur se promenant un jour au 
verger avec elle, remarqua des fruits 
magnifiques. 

— Oh! ma Soeur Labouré, permettez-moi 
d'en prendre. 

— Ces fruits sont pour nos vieillards. S'il 
en reste... oui, vous en aurez! 

On aime voir en Sainte Catherine ce coeur 
maternel pour ses chers vieux enfants. 

Soeur Catherine a maintenant dépassé trente 
ans. Le message de la Vierge Immaculée est 
connu universellement. 


111 La médaille et l’invocation multiplient les 
miracles. Les Associations d’Enfants de 
Marie se développent. 

Catherine n'a cependant pas rempli toute sa 
mission. La Sainte Vierge la presse de faire 
réaliser sa statue dans la pose de Médiatrice 
qu’Elle a bien voulu prendre : le globe terrestre 
dans les mains, dans un geste d’offrande. 

M. Aladel hésite, fait tailler un modèle qui ne 
convient pas du tout. Le temps passe. Catherine 
souffre de ces délais. 


112 Cette souffrance l'accompagne mainte- 
nant toute sa vie, car en 1865 M. Aladel 
mourra, dix ans avant elle, sans avoir accompli 
ce désir. 

Mais nous ne sommes alors qu'en 1841. 
Dans les années précédentes, beaucoup de 
faits extraordinaires se sont produits , nous 
l’avons vu, par la dévotion à Marie Immaculée. 

A Paris, le Curé de Notre-Dame des Victoires, 
alors triste paroisse peu fréquentée, se tourmente 
fort de cet état de choses. Le 3 décembre 1836, 
pendant sa messe, M. l'Abbé Desgenettes a 
une inspiration. 











113 II sent qu'il doit consacrer sa paroisse 
au Cœur Immaculé de Marie. Il le fait, 
établit une Confrérie. Et voilà que tout change. 
L'église vide s'emplit chaque jour de pèlerins, 
la ferveur grandit, et la 'paroisse Notre-Dame 
des Victoires est maintenant un lieu de pèleri- 
nage où Marie répand ses grâces en abon- 
dance. 

Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, de passage 
à Paris, y est venue prier ainsi que bien d'autres 
pèlerins illustres. 

Guérisons, protection, conversions se mul- 
tipliaient partout. 


114 En 1842, un jeune h omme juif, Alphonse 
Ratisbonne, visitait l'Italie. A Rome, 
il va voir un ami de sa famille, M. de Bussières, 
chrétien fervent. Après une longue causerie, 
Alphonse se voit obligé — par politesse — 
d'accepter une médaille que son hôte lui passe 
au cou. Il en est assez mécontent car il déteste 
la religion et on lui a forcé la main. 

Pendant qu'il visite Rome, M. de Bussières 
fait prier très fort pour lui. Le jeune homme 
est plutôt agacé des gentillesses de son ami. 


115 Ils sortent ensemble. M. de Bussières 
doit faire une commission à la sacristie 
d'une église. Il prie Alphonse de l'attendre 
quelques minutes. Le jeune homme marche 
au hasard dans le bas-côté de l'église, pour 
passer le temps. Soudain lui apparaît, dans 
une lumière magnifique, une femme grande et 
belle, toute pareille à celle de la médaille qu'on 
lui a mise au cou. 

Il court vers elle, attiré comme par un aimant. 
Elle se penche, lui fait signe de s'agenouiller. 
Il tombe le front contre les dalles. 


116 II relève bientôt la tête pour la voir encore. 

Mais son éclat est insoutenable. Ses yeux 
s'arrêtent aux mains de la Vierge (car c'est 
Elle) et il y voit nettement à son égard le pardon 
et la miséricorde. Il pleure de reconnaissance 
et d'amour. 

M. de Bussières le trouve là, prosterné. 
Alphonse lui dit seulement, le visage rayonnant 
d’allégresse en même temps que baigné de 
larmes : « Elle ne m'a rien dit, mais j'ai tout 
compris. » Et aussitôt, il demanda : « Condui- 
sez-moi près d'un prêtre. » 









117 Ce jeune juif qui se moquait de ia religion 
chrétienne, Alphonse Ratisbonne, fut 
bientôt baptisé et devint prêtre. Il voua toute 
sa vie à la conversion de ses frères israélites 
dans la Congrégation de Notre-Dame de Sion. 

Il n'a voulu sur sa tombe que ces mots : 
« O Marie, souvenez-vous de votre enfant, 
qui est la douce et glorieuse conquête de votre 
amour. » 

Cette conversion fit beaucoup de bruit, car 
Alphonse Ratisbonne était très connu, et la 
réputation de la médaille s'accrut encore. 


118 Le Roi la portait ainsi que ses enfants. 

Le Pape désira bientôt, lui aussi, connaî- 
tre la Religieuse à qui l'on devait un tel trésor. 
Mais l'humble Catherine se retrancha toujours 
derrière le désir de la Sainte Vierge; elle refusa 
de se faire connaître et resta « la Sœur du pou- 
lailler ». 

Toute Sœur du poulailler qu'on l'appelait 
avec une petite moue méprisante, on avait 
tout de même bien confiance en elle au point 
de vue du travail. On la savait tellement coura- 
geuse, tellement fidèle dans les moindres 
détails. 


119 De Sœur de la cuisine, elle est devenue 
à peu près directrice de l'Asile de vieil- 
lards. On ne lui en donne pas le titre, mais elle 
en a toutes les responsabilités et s'en tire à 
la complète satisfaction de sa Supérieure. 

A vrai dire, cela ne nous étonne pas, nous qui 
savons maintenant combien elle était sainte. 

Certaines jeunes Sœurs plaisantaient un peu 
au sujet de Sœur Catherine ; ce qu'elles ont dû 
bien regretter ensuite. C'est toujours dangereux 
de juger son prochain sur les apparences. 


120 « Prendre Marie pour modèle au commen- 

cement de toutes mes actions... », écrivait 
Sœur Catherine comme résolution de retraite. 
C'est parce qu'elle suivait cette consigne que 
son devoir était toujours si bien rempli. 

Comme Marie eût soigné les bons vieux de 
l'Asile, Sœur Labouré les soignait. La voilà 
un jour qui, chargée d'un grand seau de lait, 
revient de traire la vache. C'est l'heure du 
souper. La Sœur cuisinière se précipite vers 
elle, désolée : « J'ai oublié de faire la soupe 
des vieillards! » Et Sœur Labouré de répondre 
sans se démonter : 






121 « Eh bien ! nous allons leur donner une 

bonne soupe au lait, j'en ai justement 
beaucoup ce soir. » Ainsi, elle apaisait toujours 
et prenait le bon côté de tout. Les bons vieux y 
gagnèrent ce jour-là ! 

Ils aimaient beaucoup leur Sœur Catherine, 
car ils avaient deviné son cœur si bon et ils 
étaient sûrs de son dévouement. Jamais elle 
n'avait pour eux une parole dure; toujours elle 
les excusait, les choyait. 

Quand l’un était plus malade, elle le dorlotait 
comme un enfant, n'hésitant pas à passer ses 
nuits à son chevet. 


122 Et quand la fin venait, elle les préparait 
doucement à paraître devant le Bon Dieu, 
ne les quittant plus, adoucissant leurs derniers 
moments le plus qu’elle pouvait. 

Elle recevait de temps en temps des visites 
de sa famille, surtout de sa sœur Tonine, à 
laquelle elle avait été si unie dans sa jeunesse. 
Celle-ci était mariée et mère de famille. Sœur 
Catherine aura la joie de conduire elle-même 
chez les Lazaristes son neveu qui y deviendra 
prêtre et Supérieur. 



123 Une autre de ses joies était la visite régu- 
lière, chaque fois qu'elle venait à Paris, 
de la chère Sœur Séjoie qui l’avait jadis accueillie 
à Châtillon. 

Cette Sœur avait une si haute idée de la sain- 
teté cachée de Catherine que lorsqu'elle sut 
que la Sainte Vierge était apparue rue du Bac 
à une jeune Sœur qui faisait son séminaire en 
1830,elledéclaraaprès un rapide calcul : « En 1830, 
alors ce ne peut être qu'à ma Sœur Labouré!» 
au grand étonnement de celles qui l'entendirent 
et qui ne purent s'empêcher de dire : « Une 
Sœur si ordinaire ! » 


124 Sœur Séjoie et Sœur Catherine se retrou- 
vaient avec bonheur, se comprenaient 
sans rien se dire, aimaient remuer les vieux sou- 
venirs de Châtillon, lorsque ensemble elles 
allaient voir les malades. 

Et la bonne vieille Sœur, qui seule avait su 
lire dans les magnifiques yeux bleus de sa 
chère fille, la vénérait de plus en plus, sûre 
que c'était à elle que la Sainte Vierge avait 
apporté son message. 

Rentrée à sa Communauté, elle disait : 







125 « Ecoutez-moi bien, nos Sœurs, un jour 

viendra où l’on parlera de Sœur Labouré; 
je serai morte, mais vous, vous vivrez encore et 
vous serez heureuses d'avoir pu vous entretenir 
avec cette privilégiée de la Sainte Vierge. » 
Aussi les envoyait-elle à l'Asile visiter Sœur 
Catherine lorsqu'elles venaient à Paris. 

Les années coulent, et 1858 amène les appa- 
ritions de Notre-Dame à Bernadette, dans la 
grotte de Massabielle. 

On se doute du retentissement qu'eut cette 
nouvelle dans le cœur de Catherine! 



126 Elle sortait de son cher silence lorsqu'on 
en parlait en Communauté, et l'on remar- 
qua avec quelle clarté et quelle ardeur elle s'en 
entretenait. 

Lorsque, pour conclure ses visites, la Sainte 
Vierge dit enfin à Bernadette : « Je suis l'imma- 
culée Conception », cela fut pour Catherine une 
confirmation de ses propres apparitions. Elle 
déclara plus tard à ce sujet : « Vous voyez donc 
bien que c'était la nôtre. » Et elle se réjouit de 
ce nouveau message de la Mère de Dieu. 



127 En 1860, une nouvelle Supérieure arriva à 
Reuilly, qui fut pour la chère Sainte 
l'occasion de nouveaux mérites. Cette Supé- 
rieure a avoué elle-même 'qu’elle « se sentait 
poussée » à être sévère à l’égard de Sœur 
Labouré. 

Elle alla jusqu'à être injuste — peut-être sans 
le savoir! — lui reprochant des choses qu'elle 
n'avait pas commises, l'humiliant fréquemment 
à propos de petits riens. 

Et cela va durer 16 ans, c’est-à-dire jusqu’à 
la mort de Sœur Catherine! 


128 Sœur Dufès, la Supérieure, se reposera 
pourtant sur elle de toute la maison des 
vieillards, mais jamais elle ne lui donnera le 
titre d’Assistante. 

Au contraire, elle nommera un jour à ce poste 
une jeune Sœur, et Sœur Labouré, avec son 
calme sourire, devra désormais remettre les 
clefs de son Asile et rendre compte de son 
administration à cette jeune Sœur. Elle lui 
laissera aussi, au réfectoire, la place qu'elle 
occupait à droite de la Supérieure en qualité de 
doyenne. 





129 Parfois, on chuchote ici ou là : « Ne serait- 
ce pas Sœur Catherine qui a vu la Sainte 
Vierge? » Malgré son effacement, on a remar- 
qué son air extatique devant le Saint Sacrement, 
et aussi avec quelle ferveur elle priait Marie. 

Des Enfants de Marie dont elle s’occupe 
ont été frappées de la manière dont elle parle 
de la Sainte Vierge. 

Un jour, une jeune Sœur reçoit en visite toute 
une famille, quand passe au jardin Sœur Labouré. 
« C'est la Sœur des Apparitions de 1830 », 
dit tout bas la jeune Religieuse. 


130 Un Monsieur se précipite : « Oh ! ma Sœur, 
que je suis heureux de saluer la Sœur 
qui a eu la grande faveur de voir la Vierge de 
la médaille... » ; il s'arrête net : Catherine Labouré 
le regarde d'un air si étonné que le Monsieur 
n'y comprend plus rien et balbutie des excuses. 

Quand la jeune Sœur, le soir, viendra deman- 
der pardon à Sœur Catherine, celle-ci lui dira 
seulement avec fermeté : « Ma petite, il ne faut 
pas parler comme ça à tort et à travers. » 



131 Et voilà l'année 1865, qui va amener la 
mort du bon M. Aladel. On peut penser 
que ce fut une grande peine pour la Sainte. 
Elle n'en laissa cependant rien voir. Et même, 
aux obsèques, elle montra un visage particu- 
lièrement radieux. Sans doute la Sainte Vierge 
lui fit-elle voir un peu la récompense qu'elle 
accordait à son bon serviteur, celui qui avec 
beaucoup de dévouement s'était, depuis 1830, 
appliqué à réaliser ses désirs. 

Il n'empêche que la chère Sœur voit partir 
le père de son âme avant que tout n'ait été 
accompli. 


132 L’autel de la Vierge au globe n'est toujours 
pas édifié. Et la pauvre Catherine devra 
recommencer ses instances auprès d'un nou- 
veau confesseur. 

A quelque temps de là, elle est un jour convo- 
quée rue du Bac par la Très Honorée Mère 
Générale. 

— Ma Sœur Labouré, que diriez-vous si je 
vous nommais Supérieure de telle maison... 

Catherine sursaute : 

— Moi? Oh, ma Très Honorée Mère! Mais 
vous savez bien que je n'en suis pas capable! 






133 — Vous croyez, ma Soeur? 

— Vous n'avez qu'à demander à n’im- 
porte qui! 

La Supérieure Générale hésite, regarde au 
fond de tes yeux bleux si limpides, y voit la 
sincérité totale de l'humble Sœur... et la laisse 
repartir à ses vieillards et à sa basse-cour. 

Elle va avoir bientôt l'occasion de montrer 
à nouveau ia force de son caractère. 

En effet, après les tristes journées de 1830 
annoncées par Notre-Dame, après celles de 
1848 où Mgr Affre, l'Archevêque de Paris, 
fut tué sur une barricade, c'est maintenant la 
guerre. 


134 La guerrq de 1870 et le siège de Paris. 

Le couvent de Reuilly a été transformé en 
ambulance. Des centaines de blessés et de 
malades y sont soignés. Il faut se multiplier 
pour faire face à tout. Et le ravitaillement dimi- 
nue ; le pain est tout noir et rationné ; on mange 
bientôt les chiens, les chats, même les rats. 

Puis, c'est la triste guerre civile : la Commune, 
qui fut proclamée fin mars 1871. Des barricades 
se dressent. Des bandes armées commencent 
à visiter les Communautés religieuses. 



135 On est ce soir-là en récréation lorsque 
Sœur Catherine prend la parole, à l'éton- 
nement général. Elle raconte un rêve au cours 
duquel la Sainte Vierge venait demander la 
Supérieure, et ne la trouvant pas prenait sa 
place à son bureau et disait à Catherine : « Puis- 
que Sœur Dufès n'est pas là, dites-lui qu’elle 
peut partir tranquille. Je prends possession 
de sa maison et je la garderai. Elle ira dans le 
Midi avec Sœur Claire et reviendra le 31 mai. » 
La Communauté, bien que surprise, se sentit 
un peu rassurée. 


136 Les jours suivants, les insurgés occupè- 
rent tout le rez-de-chaussée, reléguant 
les Sœurs au premier étage. Une bande vint à 
un moment demander deux gendarmes blessés, 
qu’ils veulent exécuter. 

— Jamais! leur répond Sœur Dufès. 

Un Communard lève son sabre sur la Supé- 
rieure : 

— Ne me touchez pas, commande-t-elle 
d'une voix si ferme que l’homme est dompté. 

Et l'on peut ainsi sauver les deux malheureux 
blessés. Mais on prétend arrêter la Supérieure. 




137 Toutes les Religieuses, comme un seul 
homme, se rangent aussitôt derrière 
elle. Embarrassés, les Communards renoncent 
à leur projet, mais promettent de revenir le 
lendemain. 

On vivait donc dans l'angoisse. Mais Sœur 
Catherine , redisant en son cœur les paroles 
de la Sainte Vierge : « Le moment viendra où 
le danger sera grand. On croira tout perdu. 
Là, je serai avec vous. Ayez confiance. Vous 
reconnaîtrez ma visite et la protection de 
Dieu... », s'efforcait, par son attitude et ses 
encouragements, de rassurer tout le monde. 


138 Elle servait d'intermédiaire entre les 
insurgés et les Religieuses, savait parler 
à ces hommes déchaînés, leur en imposait et 
apaisait les conflits. Ils venaient finalement, 
l'un après l’autre, lui demander la médaille 
miraculeuse ! 

Pourtant son rêve s'était réalisé. Sœur Dufès, 
pour éviter la prison, s'échappa de Reuilly 
et s’en alla dans le Midi avec Sœur Claire. 

« La Sainte Vierge est notre Supérieure », 
répète alors calmement à toutes ses Sœurs 
inquiètes la bonne Sœur Catherine. Et elle 
demeure sereine au milieu de la tourmente. 



139 Mais I es esprits s'aigrissent. Le 29 avril, 
le tribunal des Fédérés interroge Sœur 
Catherine, toujours à propos des gendarmes 
évadés. Il n'en peut rien tirer. Le soir même, 
les Communards du rez-de-chaussée mènent 
grand tapage au couvent. Ils ont bu et veulent 
monter à l'étage où toutes les Sœurs, entourant 
le Saint Sacrement qu'elles ont apporté là, 
sont en prière. 

Devant le danger, elles se communient elles- 
mêmes comme faisaient les premiers chrétiens. 
Un pas lourd monte l'escalier. C'est le chef de 
la bande. Il cogne brutalement à la porte. On 
ouvre. 


140 L'homme est tellement frappé par le 
spectacle de toutes ces Religieuses 
recueillies qu'il renonce à leur chercher querelle, 
et va jusqu'à se coucher au travers de la porte 
en déclarant que celui qui voudrait leur nuire 
aura affaire à lui. 

Notre-Dame est bien là, invisiblement pré- 
sente, qui protège ses filles. 

Le lendemain pourtant, on juge préférable 
de partir par petits groupes. Sœur Catherine 
quitte la maison une des dernières, non sans 
avoir été saluer d'un dernier Ave la Vierge du 
jardin. 



141 Elle lui enlève sa couronne, qu'elle cache 
dans le petit paquet qui contient ses 
affaires, et lui demande la grâce d'être revenue 
pour la clôture de son mois, le 31 mai. 

La voilà réfugiée à Bal lai n vil tiers , où elle 
apprend bientôt qu'on a saccagé Notre-Dame 
des Victoires : « Ils ont touché à Notre-Dame 
des Victoires, ils n'en ont plus pour long- 
temps », déclare-t-elle. 

A Reuilly, les Communards ont essayé, 
sans y réussir, de déboulonner la statue de 
Marie Immaculée à la chapelle. Ils l’ont alors 
frappée à coups de barres de fer. 


142 Mais le 21 mai, les troupes versaillaises 
pénétraient dans Paris. Le 30, la Sœur 
Dufès arrivait de Toulouse et s'en allait aussitôt 
chercher Sœur Catherine à Ballainvilliers. 

Le 31, la chère vieille Sœur replaçait la cou- 
ronne sur la tête de la Sainte Vierge du jardin 
en murmurant doucement : « Je vous l’avais 
bien dit, ma bonne Mère, que je reviendrais 
vous couronner le 31 mai ! » 

Et la vie recommence comme auparavant, 
avec seulement un peu plus de fatigue et de 
douleurs pour notre Sainte. 



143 En 1782, arrive à l'Hospice, dans des cir- 
constances assez particulières, une jeune 
fille qui croit avoir la vocation religieuse mais 
ne sait encore où entrer. 

Étant la veille en prière devant Notre-Dame 
de Fourvière à Lyon, elle a cru comprendre qu'elle 
devait aller d'abord à Paris. Elle vient de des- 
cendre du train, ne sachant trop où aller. 
Enfin elle arrive sans le savoir devant l'Hospice. 
Il est à peine 5 heures du matin. Sœur Catherine 
la voit de la fenêtre, va lui ouvrir sans même 
attendre qu'elle sonne, la réconforte et lui fait 
un bon chocolat. 



144 Puis elle écoute son histoire et semble 
tout comprendre. Elle l'envoie à Sœur 
Dufès et intervient pour qu’on la garde un 
moment, au moins comme Aspirante. 

Cette jeune fille, M ue Marie Lafon, fut confiée 
à la bonne vieille Sœur qui eut là une des plus 
douces joies de la fin de sa vie. 

Se souvenant comme elle-même avait été bien 
accueillie par la Sœur Séjole, elle l’entoura 
de beaucoup d’affection et de délicatesse. 







145 Sœur Lafon racontait plus tard à qui 
voulait l'entendre que c'était à la chère 
Sœur Labouré qu'elle devait d'être Fille de la 
Charité. 

Mais Catherine touchait bientôt à la fin de 
sa vie terrestre. 

Au début de l’année 1874, elle fut appelée 
auprès de Tonine qui se mourait. Pendant une 
heure de tête-à-tête, elle prépara sa chère 
cadette à ce grand passage. Marie-Antoinette 
eut une mort calme et douce qui consola un peu 
ses enfants. 


146 Quand sa chere protégée, « la petite » 
comme elle l’appelait avec tendresse, 
fut partie pour le Séminaire, Sœur Catherine 
se sentit tout à fait vieille dans son pauvre corps 
usé par le travail. Elle souffrait beaucoup d’ar- 
thrite et de sciatique. 

Depuis quelque temps, il a fallu lui retirer la 
charge de l'Hospice des vieillards, devenue 
trop lourde pour elle. 

Elle a dû avoir beaucoup de chagrin en quit- 
tant ses bons vieux, qu'elle a aimés et servis 
jusqu'à l'épuisement de ses forces. 


147 Elle est maintenant elle-même « une 
bonne Sœur ancienne » à qui l'on a 
confié le soin de la porterie. 

Toute la journée elle est là, offrant son visage 
paisible et ses grands yeux lumineux à tous 
ceux qui vont et viennent. 

Elle fait elle-même le ménage de sa petite 
« loge » et l'on remarque vite que tout y brille 
de propreté. Sur elle, c'est de même. Ses 
vêtements cent fois reprisés n'ont pas un faux 
pli, pas une tache. Certaines Sœurs, devinant 
un peu, se rapprochent d'elle. 


148 Plusieurs aiment surtout venir dire leur 
chapelet avec la chère vieille Sœur por- 
tière. Elle a une façon à elle, quoique toute 
simple, de réciter la prière tant aimée de Notre- 
Dame. Quelque chose qu'on ne comprend pas 
bien la transfigure. Oui vraiment, le chapelet 
dit par Sœur Catherine n'est pas un chapelet 
comme les autres. 

Sa voisine, la Sœur de la pharmacie, apprécie 
énormément la chère Sainte et, se doutant de 
plus en plus qu'elle est la Privilégiée de la Sainte 
Vierge, essaye de le lui faire dire. 






149 Peine perdue : toute vieille qu’elle est, 
Sœur Labouré s'en tire toujours par un 
bon mot et la curieuse en est pour ses frais. 

Voici l'année 1876 qui commence, et Sœur 
Catherine a eu ce mot : « C'est la dernière fois 
que je vois un premier janvier. » 

Le tourment qu'elle porte en elle depuis 
tant d'années, ce tourment de n'avoir pu faire 
réaliser l'autel de la Vierge au globe, grandit 
en elle à mesure qu’elle sent approcher la fin 
de sa vie. 


150 II faut qu’elle en parle au confesseur qui 
a remplacé M. Aladel et qui la connaît 
déjà bien. Mais juste à ce moment, ce prêtre 
est appelé à un autre poste. Il ne s'occupera 
plus des Sœurs. 

Ce fut un coup terrible pour Sœur Catherine. 
Un peu désemparée, elle s'en va trouver le Supé- 
rieur Général des Lazaristes pour obtenir de 
garder ce confesseur. 

Le Supérieur Général ne sait rien de Sœur 
Catherine. Il ne voit en cette démarche qu'un 
caprice de personne âgée. Il refuse donc, 
ne voyant aucune raison d'accorder cette faveur. 


151 Sœur Labouré se retire à bout de forces 
et rentre à Reuilly. Elle, si vaillante tou- 
jours, tombe en larmes dans les bras de Sœur 
Dufès bouleversée de la voir en cet état. 

Quand elle s'est reprise, la chère vieille 
Sœur déclare à sa Supérieure : « Ma Sœur, 
désormais je ne vivrai plus longtemps. Je crois 
que le moment est venu de parler. Mais comme 
la Sainte Vierge m’a dit de ne parler qu’à mon 
confesseur, je ne vous dirai rien avant de le lui 
avoir demandé dans mon oraison. Si elle me 
dit que je dois vous parler, je le ferai. Sinon je 
ne dirai rien. » 


152 Cette déclaration déchire d'un coup la 
carapace de froideur dont s'entourait la 
Supérieure à l’égard de Sœur Labouré. Elle est 
profondément émue, sedoutantqu'ellevaappren- 
dre de grandes choses. Elle ne dort pas de la 
nuit, anxieuse de savoir si la Sainte Vierge 
autorisera sa Privilégiée à la prendre comme 
confidente de son message. 

Le matin arrive. Sœur Dufès attend, vibrante 
d'émotion. Enfin Sœur Catherine lui fait deman- 
der de vouloir bien venir au parloir à dix heures. 









153 Et voici l’une devant l’autre les deux 
Soeurs, la Supérieure, et celle, si menue, 
si humble, qui a vu la Sainte Vierge. 

Soeur Catherine raconte tout, depuis la pre- 
mière visite en pleine nuit, conduite par ce petit 
enfant, jusqu'aux apparitions de la médaille 
et de la Vierge au globe. Elle insiste sur la 
demande de la Sainte Vierge concernant cette 
dernière statue non encore réalisée. 

Et l'Angelus de midi les trouve ainsi encore 
debout l'une en face de l'autre. 


154 Soeur Catherine s'exprime avec une clarté, 
une facilité qui stupéfient Soeur Dufès. La 
Supérieure a bien envie de tomber à genoux. 
Elle est maintenant convaincue, et tellement 
émue d'avoir à achever la réalisation des de- 
mandes de la Sainte Vierge. Elle réussit à obtenir 
des Supérieurs l’érection d'une statue de la 
Vierge au globe. Lorsqu'elle verra cette statue, 
Soeur Catherine dira comme Bernadette en fai- 
sant une moue désappointée : « La SainteVierge 
était bien plus belle que ça! » 



155 Pourtant elle s'apaise maintenant; son 
grand tourment s'éteint, puisque la cause 
de Notre-Dame est reprise en mains. Il lui faut 
répondre à des interrogatoires, écrire de sa main 
un compte rendu détaillé des Apparitions. Pour 
quelques-uns Notre-Dame a soulevé le voile qui 
cachait aux yeux de tous sa Privilégiée. 

Elle attend, la chère Soeur, la dernière visite 
de sa bonne Mère, qui viendra la chercher pour 
la conduire au Ciel. 


156 En novembre de cette année 1876, elle alla 
encore rue du Bac pour sa retraite. On 
voulut mettre un coussin sur le banc où elle 
s'agenouillait; mais elle refusa d’un sourire, 
voulant jusqu’au bout faire comme tout le monde. 

Elle s'alita bientôt et répéta qu'elle ne verrait 
pas l’année suivante. Pourtant les jours pas- 
saient. Le 30 décembre, une de ses Soeurs lui 
demande « un mot de la Sainte Vierge ». La 
Sainte recommande de dire mieux le chapelet et 
de faire honorer l'immaculée Conception. 






157 Elle rappelle la promesse faite par la Mère 
de Dieu d'accorder des grâces particu- 
lières dans la chapelle où elle est apparue, rue 
du Bac. 

Le matin du 31 décembre se lève. C'est le 
dernier jour terrestre de Catherine. Elle est si 
faible qu’on lui donne les derniers sacrements. 
Mais après les avoir reçus, elle se lève encore et 
va à son fauteuil, préparant des petits paquets 
de médailles pour faire plaisir aux uns et aux 
autres. 

Elle renouvelle devant toute la Communauté 
ses vœux de Fille de la Charité. 


158 Le soir descend peu à peu. Sœur Labouré 
a déjà eu plusieurs syncopes. A partir de 
6 heures, toute la Communauté l'entoura, réci- 
tant les prières des agonisants auxquelles elle 
s'unissait de son mieux. 

Enfin, vers 7 heures, elle parut s'assoupir. Et 
bientôt, l'on se rendit compte que doucement, 
sans bruit, comme elle avait vécu, Sœur Cathe- 
rine était morte, emmenée sans doute vers le 
Père des deux par Celle-là même qui, plusieurs 
fois sur la terre, était venue la visiter. 


159 Elle avait dit qu'elle n'aurait pas besoin de 
corbillard. En effet, les Sœurs de Reuilly, 
qui désiraient garder son corps, en obtinrent 
l’autorisation. Et on la déposa dans un petit 
caveau qui se trouvait sous la chapelle. C'était 
le 3 janvier 1877. 

Lorsque, 56 ans plus tard, le Cardinal Verdier 
fit ouvrir ce caveau pour faire ce qu'on appelle 
la « reconnaissance des reliques » de celle qui 
allait être béatifiée, on trouva son corps tel qu'il 
y avait été déposé. Dieu avait permis ce miracle. 


160 Le docteur qui souleva les paupières res- 
tées souples (après 56 ans de tombeau I) 
connut une émotion intense en découvrant ces 
magnifiques yeux bleus qui semblaient vivre 
encore. Ces yeux qui avaient vu la Sainte Vierge ! 

Le corps de Sainte Catherine Labouré fut alors 
amené rue du Bac, où on peut le voir enchâssé 
sous l'autel deta Vierge au globe, cet autel pour 
la réalisation duquel la chère confidente de 
l'immaculée a tant souffert! 






161 Pour elle maintenant, c'est la gloire. Après 
la béatification de 1933, elle est canonisée 
en 1947. Le Pape Pie XII déclare à toute l'Eglise : 
« ... Nous décrétons et définissons Sainte, la 
Bienheureuse Catherine Labouré... » et la foule 
innombrable entonne le Te Deum. 

Dès après sa mort, en effet, l'humble Sœur a 
manifesté la puissance que Dieu lui accordait 
au Ciel. Les miracles ont éclaté. Et c'est d'abord, 
à Reuilly même, un garçon de 10 ans paralysé 
dont les jambes redeviennent vivantes aussitôt 
qu'elles touchent le tombeau de la Sainte. 


162 En 1915, un matin, le feu prit soudain dans 
les grands magasins du Bon Marché, et 
juste dans la partie qui touche la Maison-Mère 
des Filles de la Charité, rue du Bac. 

Ce fut un terrible incendie qu'on n'arrivait pas 
à maîtriser. On faisait évacuer les maisons avoi- 
sinantes ; tout le monde tremblait pour la cha- 
pelle et le Couvent des Sœurs. 

Celles-ci, sûres de la protection de Marie 
Immaculée, se tenaient en prière et gardaient leur 
calme. 



163 Le gigantesque brasier, au lieu d'atteindre 
le vieux clocher de bois comme c'eût été 
normal, se replia sur lui-même; et tandis que 
l'énorme magasin s'effondrait dans un bruit de 
tonnerre, la maison où la Vierge Immaculée était 
venue restait debout, intacte. 

Dans l’allée qui mène à la chapelle, contre le 
mur du magasin refait, on a gravé dans la pierre 
le souvenir de cette protection miraculeuse de 
Notre-Dame. 


164 Dès les premiers temps, la médaille fit 
partout des merveilles. Et depuis, les 
miracles n'ont jamais cessé. 

Grâces de toùs ordres d'ailleurs. Ces deux 
petits jumeaux par exemple. Nés trop tôt. ils ont 
à peine de vie. La petite fille surtout peut à peine 
respirer. Vite, on appelle Monsieur le Curé pour 
le baptême. On met aux deux bébés la médaille. 
Et voilà que, dans la nuit, Marie-Reine reprend 
vie, respire riormalement. La Vierge Immaculée 
l'a gardée à son heureuse maman. 




165 Dans cette petite maison de la banlieue 
parisienne, Violette va mourir. Elle a vingt- 
deux ans et ses parents ont bien du chagrin. Ce 
sont de pauvres gens qui ne connaissent pas le 
Bon Dieu. 

Une Sœur vient faire des piqûres à Violette, 
lui parle de Jésus. La jeune fille ne veut rien 
entendre. Alors, Sœur Louise lui demande 
d'accepter seulement une médaille, et de l'em- 
brasser de temps en temps. 

— Oh! ça, je veux bien, dit la malade... 

Le lendemain, Sœur Louise revient pour la 
piqûre. 


166 — Ma Sœur, lui crie Violette, vite... je 

vous attendais! Vite, le baptême! Je ne 
comprends pas... C'est cette petite médaille... 
Toute la nuit, la Mère du Bon Dieu m'a parlé du 
baptême... 

Il faut faire vite en effet, car Violette n'en a 
plus pour longtemps. Après quelques jours 
d’instruction religieuse, elle reçoit le baptême et 
meurt joyeusement, allant retrouver cette « Mère 
du Bon Dieu » qui lui a si miraculeusement 
ouvert le Ciel. 



167 C'est en septembre 1942. Deux petits gars 
de l’Orphelinat Notre-Dame des Flots de 
Boisguillaume (banlieue de Rouen) poussent 
joyeusement leur charrette sur ia route. Ils 
remontent les provisions et vont quitter la ville 
lorsqu'un terrible bombardement s'abat sur 
Rouen. Autour d'eux, tout s'écroule, les projec- 
tiles volent en l'air. 

Ils se sont précipités dans un couloir de maison 
qui s'ouvrait là, et ne voient partout que du feu. 
« On ne savait plus où on était », ont-ils dit 
ensuite. 



168 C'est fini. Ils sortent de leur abri, couverts 
de décombres... pour constater avec stu- 
péfaction que toute la maison est tombée ; seul 
le- plafond du couloir est resté au-dessus de leur 
tête, les protégeant d’une mort certaine. 

Ils retrouvent même leur carriole et reprennent 
la route, non sans avoir, de tout leur cœur, 
embrassé la médaille miraculeuse qu'ils portent 
à leur cou. 

On peut imaginer les cris de joie de tous et 
l’émotion de la Sœur en les voyant rentrer sans 
une égratignure ! 





169 La protection de Notre-Dame s’étend aux 
plus lointains pays : 

Un missionnaire du Congo belge trouve un 
jour, dans un village, beaucoup d'enfants 
malades. Ils ont les pieds enflés. On suppose 
qu'ils ont été piqués pendant la nuit par de 
petits serpents. 

Le Père n'a pas sur lui de remède contre le 
venin. L'idée lui vient de mettre au cou de tous 
les malades la médaille miraculeuse. Rapide- 
ment la fièvre baisse, l'enflure disparaît. Tous 
les enfants guérissent et l'on ne revit jamais de 
serpents venimeux dans ce village. 


170 La prière de Notre-Dame est toute puis- 
sante. Elle peut guérir, convertir, écarter 
les bombes, préserver de tout danger. 

Mais souvenons-nous d'un détail de l'Appa- 
rition de la Vierge aux rayons : les pierreries qui 
ne brillaient pas, c'était le symbole des grâces 
qu’on oublie de lui demander. 

Pour obtenir, il faut demander. Elle veut qu'on 
la prie. 

A cette condition elle donnera ses grâces. 


171 Elle veut aussi qu'on porte la médaille, 
qu'on la porte à son cou, comme elle l'a 
demandé. On peut bien faire cela pour lui faire 
plaisir ! 

Et si on le peut, il faut aussi aller la prier rue 
du Bac, dans cette chapelle où elle est venue, 
près de cet autel où elle a dit que des grâces 
seraient répandues sur tout le monde. 

Là, devant ses mains ouvertes d'où tombent 
les bienfaits, devant aussi cette statue où elle 
tient le globe de la terre dans ses mains, il faut 
lui demander beaucoup. 


172 Lorsque le pape Jean-Paul II est venu à 
Paris en 1980, il n'a pas manqué, le 
31 mai, de se rendre «en pèlerin» à la chapelle 
de la rue du Bac. Il a récité à haute voix, devant 
les religieuses venues de partout, le «Je vous 
salue, Marie», et l'invocation «O Marie conçue 
sans péché... ». Il s'est adressé à la Vierge pour la 
remercier de toutes les grâces qu'elle obtient de 
Dieu pour les hommes, « à la condition, a-t-il rap- 
pelé, que nous osions te les demander... avec la 
confiance, la hardiesse, la simplicité d'un 
enfant ». Alors, à nous de prier comme le pape 
nous enseigne à le faire! 

l 'Photo Bizet }